Copyright La Presse 2017

Rencontre au sommet, aujourd’hui, entre notre premier ministre fédéral Justin Trudeau et le Souverain Pontife au Vatican. Bien entendu, ce midi, Radio-Canada ne parlait que de ça, de P.K. Subban en finale de la coupe Stanley et de la défaite de Maxime Bernier à la chefferie du PCC. Avec l’émoi d’une fillette des années 60 qui se retrouverait face à John Lennon, on soulignait le courage politique et la droiture d’un politicien qui – enfin! – tenait ses promesses. La mission de notre poseur d’Ottawa était de taille : demander au Pape François qu’il s’excuse formellement, au nom de l’Église catholique, pour les préjudices subis par les autochtones du Canada dans les institutions et les pensionnats canadiens.

Justin et François : même combat

Quel geste héroïque! Il faut en effet le faire : demander au prince de l’Église, successeur de Saint Pierre, de s’excuser. Surprise, nous faisait-on croire ce midi dans les médias, Trudeau, l’homme droit et bon, a osé.

Surprise, vraiment?

En fait, beaucoup moins qu’il n’y paraît. Les personnages que sont Trudeau fils et le Pape François ont en fait politiquement beaucoup à voir. L’un comme l’autre nagent comme des poissons dans l’eau dans l’univers de la politique spectacle et sont passés maîtres dans la promotion de l’idéologie du progrès social par des comportements « émotionnants » à l’emporte pièce.

Justin Trudeau pleure à la vue de réfugiés syriens ou à la lecture du rapport de la commission de vérité et de réconciliation sur la question autochtone au Canada.

Le Pape François diminue la majesté imposante propre à l’Église, majesté pourtant part intégrante et essentielle de la capacité du catholicisme à rappeler à l’Homme que plus grand que lui existe, et déclare que « les trésors de l’Église, ce ne sont pas ses cathédrales, mais les pauvres ».

Justin Trudeau avait pour mission de rendre séduisant le vieux et corrompu Parti Libéral du Canada aux yeux de l’élite médiatique et des faiseurs d’opinions.

Le Pape François a comme mission de donner un lustre sympathique, moderne et progressiste à l’Église catholique, de la prostituer pour satisfaire les caprices de cette même élite faiseuse d’opinions.

Que la rencontre entre Justin et François se soit bien déroulée n’a donc rien de très surprenant, les deux étant littéralement faits pour s’entendre.

Libéralisme et Église catholique : convergence

Plus encore que la sympathie naturelle entre deux hommes partageant les mêmes instincts politiques, la réponse « d’ouverture » du Pape face à la demande a priori effrontée de Trudeau s’explique encore mieux quant on réalise que l’Église catholique du XXIe siècle partage, avec l’idéologie libérale progressiste, un point de convergence extrêmement important : la stérilisation politique de la société.

Si l’Église catholique d’aujourd’hui se montre extrêmement bienveillante envers le libéralisme politique en Occident, c’est précisément parce que celle-ci, depuis au moins le concile de Vatican II, s’est considérablement protestantifiée. Autrement dit, elle a renoué avec le sens premier du message christique, un message de paix universelle, de retour de l’homme à un état pré-adamique, pré-conflictuel, un genre de jardin d’Éden 2.0. Elle a pris des distances considérables avec ce qu’elle avait intégré du désir de puissance qu’elle avait jadis emprunté au paganisme et est revenue « à l’essentiel », plusieurs siècles après l’avènement du protestantisme.

Il faut la voir se démener face au pétrin dans lequel elle s’est mise. Son propre héritage l’embarrasse aujourd’hui : richesses inouïes, innombrables chefs-d’oeuvre picturaux, alors même que Dieu devrait être, selon le canon chrétien, impossible à représenter, moult grandioses palais gorgés d’or, un patrimoine musical ahurissant de richesse et des trésors de pierres précieuses.

Elle n’en est d’ailleurs pas à une contradiction près, la meilleure étant qu’elle soutient ne prendre aucune position politique… tout en condamnant ouvertement certaines idéologies qui ne font pas son affaire. Le rappel servi à Donald Trump par le Pape que la construction de murs entre les peuples (métaphore pour le contrôle serré de l’immigration) est indigne du catholicisme en étant un exemple frappant.

Pourquoi donc prétendre que l’Église souhaite la stérilisation politique des sociétés? Simplement parce que le politique, sa dimension conflictuelle et sa distinction fondamentale entre l’ami et l’ennemi est absolument aux antipodes des enseignements du Christ tels que compris aujourd’hui. L’apolitisme est une autoroute grande ouverte vers la paix, s’imagine-t-on naïvement.

La stérilisation politique de la société est aussi le fantasme inavoué du libéral-progressisme.

La paix universelle, l’imposition de cette dernière par le biais de la « guerre juste » visant à imposer la démocratie libérale, la « paix McDonald » chez ceux qui n’ont pas encore compris le sens naturel de l’histoire, l’accueil obligé de l’étranger (Jésus étant l’ultime étranger), toutes ces choses sont au programme du libéralisme progressiste. Plus l’hégémonie de ce régime sera réelle, plus la stérilisation politique du monde ira bon train, plus la paix par absence de conflit politique effectif s’imposera. Car le libéralisme n’a que faire de l’altérité et des identités collectives. Cette dernière est un embêtement considérable pour le commerce et un frein à l’imposition de la doctrine libérale sociale, ultime rouleau-compresseur culturel.

L’Église condamnera bien sûr l’individualisme triomphant, le capitalisme sauvage, les inégalités socio-économiques, le triomphe de la technique sur la nature. Il n’en reste pas moins que l’union de cette dernière au libéralisme progressiste a trop de bénéfices pour ne pas, objectivement, avoir lieu.

Il ne faudra donc pas trop s’étonner si, d’ici quelques années, le Pape François vient en visite au Canada, Jardin d’Éden en devenir, et pleure sur le sort des autochtones en compagnie de Justin Trudeau et de son élocution française de plus en plus fastidieuse. Voilà la politique sur laquelle s’entendent bien aujourd’hui les apôtres du catholicisme sauce François et les chantres du libéral-progressisme triomphant. Pleurons pour les « matantes » à la télé et montrons combien le passé était affreux. Au nom de PET, du fils et du Saint Esprit. Ainsi soit-il.