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Il y avait hier un événement astronomique exceptionnel auquel nous, américains du nord-est, étions conviés : une éclipse solaire majeure. En effet, entre 13H00 et 16H00, un transit lunaire entre le Soleil et la Terre a obscurci remarquablement le ciel. Ici, au Québec, c’est un peu plus de 60% de la surface du Soleil qui fut cachée au plus fort de l’éclipse, alors que les Étasuniens, eux, ont eu droit, dans certaines régions, à une éclipse totale. Les reportages et mentions de l’événement dans les médias foisonnaient à ce sujet – à raison. La dernière éclipse solaire d’envergure au Québec datait de 1994. Parmi le lot de choses qui furent dites sur l’événement, un article du Journal de Montréal a accroché mon regard.

L’amour du territoire

Je me désole souvent, en mon fort intérieur, de la déconnection grandissante qui s’installe entre l’Homme et les phénomènes naturels. Mon intérêt et mon admiration des écosystèmes forestiers, campagnards, marins, à l’astronomie, à la flore et à la faune de notre grandiose territoire québécois est, pour moi, un des piliers sur lequel se fonde mon patriotisme. Bien peu de choses m’emplissent d’autant de fierté que d’appartenir à un territoire aussi impressionnant que celui du Québec.

La puissance fulgurante et inépuisable de nos immenses rivières et de leurs torrents, ce que nous en avons fait aujourd’hui, cette formidable « énergie qui s’empile d’Ungava à Manicouagan », dixit Claude Gauthier.

La noirceur pénétrante de la forêt, ses odeurs tantôt ambrées et résineuses, tantôt rappelant le feuillage en décomposition.

Nos montagnes arrondies et couvertes de conifères qui, le soir venu, prennent une teinte d’ardoise pour nous rappeler les légendes et contes mystérieux de notre terroir.

Les eaux froides et sombres de notre golfe Saint-Laurent qui, au rythme des marées qui l’agitent et des courants glacés qui y entrent par le détroit de Belle-Isle et qui en sortent par le détroit de Cabot, nous rappellent notre petitesse face aux forces de l’univers.

En effet, notre territoire est fascinant d’Est en Ouest et du Nord au Sud. Des fantômatiques cordons dunaires déserts des Îles-de-la-Madeleine, de l’isolement incompréhensible de Blanc-Sablon à l’Est jusqu’à la frontière naturelle que forme la Rivière des Outaouais où, jadis, Dollard des Ormeaux a combattu à l’Ouest. Des cairns incongrus et des roches gravées de mystérieux pétroglyphes celtes trouvés dans les contreforts des Appalaches et les Montérégiennes au Sud jusqu’à l’immensité blanche et glacée du Grand Nord, là où les Inuits mangent encore de la graisse de phoque et du lagopède. Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, notre immensité se dévoile.

Mais ce territoire est aussi, on l’oublie, inspirant et prenant du sous-sol au firmament. Fer, titane, pétrole, or, cuivre, nickel strient les profondeurs de nos terres, gardés par les roches millénaires et arrondies des antédiluviennes Laurentides. Puis, lorsqu’on lève les yeux au ciel, ce sont les nuages bas et nordiques d’un jour ensoleillé à Normétal qui nous frappent, la pureté de l’atmosphère au sommet du mont Jacques-Cartier dans les Chic-Choc et, la nuit, une voûte céleste indescriptible d’immensité, constellée de millions d’étoiles, traversée des Perséides en août et d’invraisemblables aurores boréales lorsque le Soleil fait pleuvoir sur notre sphère bleue ses ions exaltés.

Comment ne pas être admiratif et complètement transporté par ce territoire qu’est le nôtre? Comment ne pas y puiser une énergie vitale forte, fière et viscérale?

Mépriser sa vitalité

Encore faut-il aimer, chérir et désirer s’alimenter de cette énergie vitale que nous offre cette exceptionnelle parcelle de la Terre qui sur laquelle nous sommes enracinés. Doit-on rappeler qu’hélas, entretenir aujourd’hui cette vision du monde est possible en privé, mais est collectivement ringardisée, voire déplorée? L’éclipse solaire d’aujourd’hui en a été un révélateur puissant.

D’abord, il a fallu qu’un débile et grotesque festivisme s’empare du phénomène et le stérilise. Spectacles sur Time Square, tapage musical insipide. Regardez Bonnie Tyler sur scène ou la télé, mais ne regardez point le ciel. Quel ciel, de toute manière, au milieu d’une mer de tours d’acier?

L’éclipse est donc, d’une part, l’occasion de fêter bruyamment en pleine ville. Comme si ce phénomène rarissime qui, rappelons-le, faisait jadis croire aux primitifs à l’imminence de la fin des temps, ne se suffisait pas à lui-même.

Ensuite, et c’est là qu’intervient l’article du Journal de Montréal qui m’a frappé, c’est l’économisme débilitant qui s’en mêle. On apprend en effet, Ô! horreur, que l’éclipse pourrait coûter jusqu’à 700 millions de dollars en perte de productivité aux patrons américains.

Dites-moi que je rêve.

Non, je ne rêve pas. Des centaines de patrons petits et grands mais tous misérables vont être aux aguets pour empêcher leurs employés qui n’avaient pas l’occasion, pour une raison ou une autre, d’aller festoyer en troupeau à Time Square, de prendre un instant dans leur journée pour contempler l’arrivée spectaculaire de la brunante en plein jour ou, mieux encore, pour constater de visu le phénomène à l’aide de lunettes appropriées ou d’un sténopé fabriqué à la maison.

L’éclipse est donc, d’autre part, une nuisance économique qui, hélas, attirera l’Homme du XXIe siècle hors du seul endroit où il et réellement autorisé à être entre 13H00 et 16H00, c’est-à-dire un endroit où il rentabilise son existence aux yeux des puissances d’argent.

Triste monde dans lequel il est bien difficile, à moins de se retirer du monde et de paraître un esprit chagrin, de s’abreuver de l’énergie vitale que nous offre le territoire que l’on habite.

J’espère que beaucoup, aujourd’hui, ont résisté malgré les incitatifs à l’extraversion primitive ou à la soumission firent comme moi et mon amoureuse et prirent la clé des champs à 14H30, sténopé maison en main, pour aller prendre cet étrange et presque mystique bain solaire dans un endroit calme et inspirant.